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Extrait du livre « Dieu Et L'État » de   MIKHAÏL BAKOUNINE

Extrait du livre « Dieu Et L'État » de MIKHAÏL BAKOUNINE

Le début de cet extrait parle de la croyance en Dieu ...

Il est évident que ce terrible mystère est inexplicable, c'est à dire qu'il est absurde, parce que seul l'absurde ne se laisse point expliquer. Il est évident que quiconque en a besoin pour son bonheur, pour sa vie, doit renoncer à sa raison, et retourner, s'il le peut, à la foi naïve, aveugle, stupide; répéter avec Tertulien* et avec tous les croyants sincères, ces paroles qui résument la quintessence même de la théologie :

CREDO QUIA ABSURDUM *

Alors toute discussion cesse, et il ne reste plus que la stupidité triomphante de la foi. Mais aussitôt s'élève une autre question: Comment peut naître dans un homme intelligent et instruit le besoin de croire en ce mystère ?

Que la croyance en Dieu, créateur, ordonnateur, juge, maître, maudisseur, sauveur et bienfaiteur du monde, se soit conservée dans le peuple, et surtout dans les populations rurales beaucoup plus encore que dans le prolétariat* des villes, rien de plus naturel. Le peuple, malheureusement, est encore très ignorant et maintenu dans l'ignorance par les efforts systématiques de tous les gouvernements qui le considèrent, non sans beaucoup de raison, comme l'une des conditions essentielles de leur propre puissance. Écrasé par son travail quotidien, privé de loisir, de commerce intellectuel, de lecture, enfin de presque tous les moyens et d'une bonne partie des stimulants qui développent la réflexion dans les hommes, le peuple accepte le plus souvent, sans critique et en bloc, les traditions religieuses. Elles l'enveloppent dés le bas âge dans toutes les circonstances de sa vie et, artificiellement entretenues en son sein par une foule d'empoisonneurs officiels de toutes sortes, prêtres et laïques, elles se transforment chez lui en une sorte d'habitude mentale, trop souvent plus puissante même que son bon sens naturel.

Il est une autre raison qui explique et qui légitime en quelque sorte les croyances absurdes du peuple. Cette raison c'est la situation misérable à laquelle il se trouve fatalement condamné par l'organisation économique de la société, dans les pays les plus civilisés de l'Europe. Réduit, sous le rapport intellectuel et moral aussi bien que sous le rapport matériel, au minimum d'une existence humaine, enfermé dans sa vie comme un prisonnier dans sa prison, sans horizon, sans issue, sans avenir même, si l'on en croit les économistes, le peuple devrait avoir l'âme singulièrement étroite et l'instinct aplati des bourgeois pour ne point éprouver le besoin d'en sortir; mais, pour cela, il n'a que trois moyens, dont deux fantastiques et le troisième réel. Les deux premiers sont le cabaret et l'église; le troisième c'est la révolution sociale. Cette dernière, beaucoup plus que la propagande anti-théologique des libres penseurs, sera capable de détruire les croyances religieuses et les habitudes de débauche dans le peuple, croyances et habitudes qui sont plus intimement liées ensembles qu'on ne le pense. En substituant aux jouissance à la fois illusoires et brutales du dévergondage corporel et spirituel, les jouissances aussi délicates que riches de l'humanité développée dans chacun et dans tous, la révolution sociale aura la puissance de fermer en même temps tous les cabarets et toutes les églises.

Jusque là, le peuple, pris en masse, croira, et, s'il n'a pas raison de croire, il en aura au moins le droit.

Il est une catégorie de gens qui, s'ils ne croient pas, doivent au moins faire semblant de croire. Ce sont tous les tourmenteurs, tous les oppresseurs et tous les exploiteurs de l'humanité: prêtres, monarques, hommes d'État, hommes de guerre, financiers publics et privés, fonctionnaires de toutes sortes, policiers, gendarmes, geôliers et bourreaux, capitalistes, pressureurs*, entrepreneurs et propriétaires, avocats, économistes, politiciens de toutes les couleurs, jusqu'au dernier vendeur d'épices, tous répéteront à l'unisson ces paroles de Voltaire: Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.

Car, vous comprenez, « il faut une religion pour le peuple ».

C'est la soupape de sûreté.

Tag(s) : #Extrait du livre "Dieu et l'Etat"

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